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Giorgos Seferis : détruisons nos monstres modernes par notre foi en l’homme


vendredi 18 janvier 2008, par ResPublica nova

Prix Nobel grec peu connu, Giorgos Seferis, de nationalité grecque, fait le pont entre la tradition de la Grèce classique et la littérature contemporaine en nous rappelant la dignité des grandes civilisations : l’amour de l’homme, de la justice et de la mesure.


Giorgos Seferis

Sire, Madame, Altesses Royales, Mesdames, Messieurs.

En ce moment je sens que je suis une contradiction. L’Académie Suédoise a en effet décidé que mon effort dans une langue fameuse à travers bien des siècles, mais peu répandue dans sa forme actuelle, était digne de cette haute distinction. Elle a voulu rendre hommage à ma langue et voilà que je lui adresse mes remerciements dans une langue étrangère. Veuillez bien accepter les excuses que je me fais à moi-même.

J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays, mais sa tradition est énorme. Ce qui la caractérise c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans l’organisation si précise de la tragédie classique, l’homme qui dépasse la mesure doit être puni par les Erinnyes. Bien plus, la même règle vaut pour les lois naturelles. « Le soleil ne peut pas dépasser la mesure » - dit Heraclite - « sinon les Erinnyes, servantes de la justice, sauront le ramener à l’ordre » - .

Je pense que qu’il n’est pas tout à fait improbable qu’un homme de science moderne trouve profit à méditer sur cet apophtegme du philosophe Ionien. Pour moi ce qui m’émeut, c’est de constater que le sentiment de la Justice avait tellement pénétré l’âme grecque qu’il était devenu une règle du monde physique. Et un de mes maîtres du début du siècle dernier s’écrie : « Nous sommes perdus, parce que nous avons été injustes. » Cet homme était un illettré ; il avait appris à écrire à l’âge de trente-cinq ans. Mais dans la Grèce de nos jours la tradition orale va aussi loin dans le passé que la tradition écrite. Ainsi va la poésie. Je trouve significatif que la Suède tienne à honorer et cette poésie et la poésie en général, même si elle jaillit parmi un peuple restreint. Car je pense que la poésie est nécessaire à ce monde moderne ou nous vivons affligé, comme il est, par la peur et l’inquiétude. La poésie a ses racines dans la respiration humaine - et que serions-nous si notre souffle s’amoindrissait ? Elle est un acte de confiance - et Dieu sait si nos malaises ne sont pas dûs à notre manque de confiance.

On a observé, l’an dernier, autour de cette table, l’énorme différence qui existe entre les découvertes de la science d’aujourd’hui et la littérature ; qu’entre un drame grec et un drame moderne, il n’y a pas grande différence. Oui, le comportement des hommes ne semble pas avoir changé. Et, je dois ajouter, qu’il a depuis toujours besoin d’entendre cette voix humaine que nous appelons la poésie. Cette voix, qui court à tout moment le danger de s’éteindre, faute d’amour, et qui sans cesse renaît. Menacée, elle sait toujours où trouver un refuge ; reniée, elle a toujours l’instinct de reprendre racine dans des régions inattendues. Pour elle, il n’existe pas de grandes et de petites parties du monde. Son domaine est dans le cour de tous les hommes de la terre. Elle a le charme de fuir l’industrie de l’habitude. Je dois ma reconnaissance à l’Académie Suédoise d’avoir senti ces faits ; d’avoir senti que les langues dites d’usage restreint ne doivent pas devenir des barrières dans lesquelles le battement du coeur humain doit être étouffé ; de constituer un aéropage capable :

To judge with solemn truth life’s ill-appointed lot,

pour songer à Shelley l’inspirateur, dit-on, d’Alfred Nobel - cet homme qui a su racheter l’inévitable violence par la grandeur de son cour. Dans ce monde qui va en se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme, partout où il se trouve. Quand, sur le chemin de Thèbes, Oedipe rencontra le Sphinx qui lui posa son énigme sa réponse fut : l’homme. Ce simple mot détruisit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres à détruire. Pensons à la réponse d’Oedipe.

Discours de Giorgos Seferis au Banquet du Prix Nobel, prononcé en français © Fondation Nobel 1963









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